Platon (427-347 av. J.-C.)Le mythe de ProméthéeTexte extrait de PLATON, «Protagoras», in Oeuvres complètes, tome 1, traduction par Léon Robin, Paris, Éditions Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1950, p, 88-91. «Cétait au temps où les dieux existaient, mais où nexistaient pas les races mortelles. Or, quand est arrivé pour celles-ci le temps où la destinée les appelait aussi à lexistence, à ce moment les dieux les modèlent en dedans de la terre, en faisant un mélange de terre, de feu et de tout ce qui encore peut se combiner avec le feu et la terre. Puis, quand ils voulurent les produire à la lumière, ils prescrivirent à Prométhée et à Epiméthée de les doter de qualités, en distribuant ces qualités à chacune de la façon convenable. Mais Épiméthée demande alors à Prométhée de lui laisser faire tout seul cette distribution: «Une fois la distribution faite par moi, dit-il, à toi de contrôler!» Là-dessus, ayant convaincu lautre, le distributeur se met à loeuvre. En distribuant les qualités, il donnait à certaines races la force sans la vélocité ; dautres, étant plus faibles, étaient par lui dotées de vélocité ; il armait les unes, et, pour celles auxquelles il donnait une nature désarmée, il imaginait en vue de leur sauvegarde quelque autre qualité : aux races, en effet, quil habillait en petite taille, cétait une fuite ailée ou un habitat souterrain quil distribuait; celles dont avait grandi la taille, cétait par cela même aussi quil les sauvegardait. De même, en tout, la distribution consistait de sa part à égaliser les chances et, dans tout ce quil imaginait, il prenait ses précautions pour éviter quaucune race ne séteignit. Mais, une fois quil leur eut donné le moyen déchapper à de mutuelles destructions, voilà quil imaginait pour elles une défense commode à légard des variations de température qui viennent de Zeus: il les habillait dune épaisse fourrure aussi bien que de solides carapaces, propres à les protéger contre le froid, mais capables den faire autant contre les brûlantes chaleurs ; sans compter que, quand ils iraient se coucher, cela constituerait aussi une couverture, qui pour chacun serait la sienne et qui ferait naturellement partie de lui-même ; il chaussait telle race de sabots de corne, telle autre de griffes solides et dépourvues de sang. En suite de quoi, ce sont les aliments quil leur procurait, différents pour les différentes races : pour certaines lherbe qui pousse de la terre, pour dautres, les fruits des arbres, pour dautres, des racines; il y en a auxquelles il a accordé que leur aliment fût la chair des autres animaux, et il leur attribua une fécondité restreinte, tandis quil attribuait une abondante fécondité à celles qui se dépeuplaient ainsi, et que, par là, il assurait une sauvegarde à leur espèce. Mais, comme (chacun sait cela) Épiméthée nétait pas extrêmement avisé, il ne se rendit pas compte que, après avoir ainsi gaspillé le trésor des qualités au profit des êtres privés de raison, il lui restait encore la race humaine qui nétait point dotée; et il était embarrassé de savoir quen faire. Or, tandis quil est dans cet embarras, arrive Prométhée pour contrôler la distribution; il voit les autres animaux convenablement pourvus sous tous les rapports, tandis que lhomme est tout nu, pas chaussé, dénué de couvertures, désarmé. Déjà, était même arrivé cependant le jour où ce devait être le destin de lhomme, de sortir à son tour de la terre pour sélever à la lumière. Alors Prométhée, en proie à lembarras de savoir quel moyen il trouverait pour sauvegarder lhomme, dérobe à Héphaïstos et à Athéna le génie créateur des arts, en dérobant le feu (car, sans le feu, il ny aurait moyen pour personne dacquérir ce génie ou de lutiliser); et cest en procédant ainsi quil fait à lhomme son cadeau. Voilà donc comment lhomme acquit lintelligence qui sapplique aux besoins de la vie. Mais lart dadministrer les Cités, il ne le posséda pas! Cet art en effet était chez Zeus. Mais il nétait plus possible alors à Prométhée de pénétrer dans lAcropole qui était lhabitation de Zeus, sans parler des redoutables gardes du corps que possédait Zeus. En revanche, il pénètre subrepticement dans latelier qui était commun à Athéna et à Héphaïstos et où tous deux pratiquaient leur art et, après avoir dérobé lart de se servir du feu, qui est celui dHéphaïstos, et le reste des arts, ce qui est le domaine dAthéna, il en fait présent à lhomme. Et cest de là que résultent, pour lespèce humaine, les commodités de la vie mais, ultérieurement, pour Prométhée, une poursuite, comme on dit, du chef de vol, à linstigation dÉpiméthée! Or, puisque lhomme a eu sa part du lot divin, il fut, en premier lieu, le seul des animaux à croire à des dieux ; il se mettait à élever des autels et des images de dieux. Ensuite, il eut vite fait darticuler artistement les sons de la voix et les parties du discours, Les habitations, les vêtements, les chaussures, les couvertures, les aliments tirés de la terre, furent, après cela, ses inventions. Une fois donc quils eurent été équipés de la sorte, les hommes, au début, vivaient dispersés : il ny avait pas de cités ; ils étaient en conséquence détruits par les bêtes sauvages, du fait que, de toute manière, ils étaient plus faibles quelles; et, si le travail de leurs arts leur était dun secours suffisant pour assurer leur entretien, il ne leur donnait pas le moyen de faire la guerre aux animaux; car ils ne possédaient pas encore lart politique, dont lart de la guerre est une partie. Aussi cherchaient-ils à se grouper, et, en fondant des cités, à assurer leur salut. Mais, quand ils se furent groupés, ils commettaient des injustices les uns à légard des autres, précisément faute de posséder lart dadministrer les cités ; si bien que, se répandant à nouveau de tous côtés, ils étaient anéantis. Cest alors que Zeus, craignant pour la disparition totale de notre espèce, envoie Hermès porter aux hommes le sentiment de lhonneur et celui du droit, afin que ces sentiments fussent la parure des cités et le lien par lequel sunissent les amitiés. Sur ce, Hermès demande à Zeus de quelle manière enfin il donnera aux hommes ce sentiment du droit et de lhonneur: «Faut-il que, cela aussi, jen fasse entre eux la distribution de la même façon quont été distribuées les disciplines spéciales? Or, voici comment la distribution sen est faite : un seul individu, qui est un spécialiste de la médecine, cest assez pour un grand nombre dindividus étrangers à cette spécialité; de même pour les autres professions. Eh bien! le sentiment du droit et celui de lhonneur, faut-il que je les établisse de cette façon dans lhumanité? ou faut-il que je les distribue indistinctement à tous? «À tous indistinctement, répondit Zeus, et quils soient tous au nombre de ceux qui participent à ces sentiments! Il ny aurait pas en effet de cités, si un petit nombre dhommes, comme cest par ailleurs le cas avec les disciplines spéciales, participait a ces sentiments. De plus, institue même, en mon nom, une loi aux termes de laquelle il faut mettre à mort, comme sil constituait pour le corps social une maladie, celui qui nest pas capable de participer au sentiment de lhonneur et à celui du droit.» Teexte emprunté à Platon (427-347 av. J.-C.): Le mythe de Promthe Texte extrait de PLATON, ÇProtagorasÈ, in Oeuvres compltes, tome 1, traduction par Lon Robin, Paris, ditions Gallimard, Bibliothque de La Pliade, 1950, p, 88-91. ÇCĠtait au temps o les dieux existaient, mais o nĠexistaient pas les races mortelles. Or, quand est arriv pour celles-ci le temps o la destine les appelait aussi lĠexistence, ce moment les dieux les modlent en dedans de la terre, en faisant un mlange de terre, de feu et de tout ce qui encore peut se combiner avec le feu et la terre. Puis, quand ils voulurent les produire la lumire, ils prescrivirent Promthe et Epimthe de les doter de qualits, en distribuant ces qualits chacune de la faon convenable. Mais pimthe demande alors Promthe de lui laisser faire tout seul cette distribution: ÇUne fois la distribution faite par moi, dit-il, toi de contrler!È L-dessus, ayant convaincu lĠautre, le distributeur se met lĠoeuvre. En distribuant les qualits, il donnait certaines races la force sans la vlocit ; dĠautres, tant plus faibles, taient par lui dotes de vlocit ; il armait les unes, et, pour celles auxquelles il donnait une nature dsarme, il imaginait en vue de leur sauvegarde quelque autre qualit : aux races, en effet, quĠil habillait en petite taille, cĠtait une fuite aile ou un habitat souterrain quĠil distribuait; celles dont avait grandi la taille, cĠtait par cela mme aussi quĠil les sauvegardait. De mme, en tout, la distribution consistait de sa part galiser les chances et, dans tout ce quĠil imaginait, il prenait ses prcautions pour viter quĠaucune race ne sĠteignit. Mais, une fois quĠil leur eut donn le moyen dĠchapper de mutuelles destructions, voil quĠil imaginait pour elles une dfense commode lĠgard des variations de temprature qui viennent de Zeus: il les habillait dĠune paisse fourrure aussi bien que de solides carapaces, propres les protger contre le froid, mais capables dĠen faire autant contre les brlantes chaleurs ; sans compter que, quand ils iraient se coucher, cela constituerait aussi une couverture, qui pour chacun serait la sienne et qui ferait naturellement partie de lui-mme ; il chaussait telle race de sabots de corne, telle autre de griffes solides et dpourvues de sang. En suite de quoi, ce sont les aliments quĠil leur procurait, diffrents pour les diffrentes races : pour certaines lĠherbe qui pousse de la terre, pour dĠautres, les fruits des arbres, pour dĠautres, des racines; il y en a auxquelles il a accord que leur aliment ft la chair des autres animaux, et il leur attribua une fcondit restreinte, tandis quĠil attribuait une abondante fcondit celles qui se dpeuplaient ainsi, et que, par l, il assurait une sauvegarde leur espce. Mais, comme (chacun sait cela) pimthe nĠtait pas extrmement avis, il ne se rendit pas compte que, aprs avoir ainsi gaspill le trsor des qualits au profit des tres privs de raison, il lui restait encore la race humaine qui nĠtait point dote; et il tait embarrass de savoir quĠen faire. Or, tandis quĠil est dans cet embarras, arrive Promthe pour contrler la distribution; il voit les autres animaux convenablement pourvus sous tous les rapports, tandis que lĠhomme est tout nu, pas chauss, dnu de couvertures, dsarm. Dj, tait mme arriv cependant le jour o ce devait tre le destin de lĠhomme, de sortir son tour de la terre pour sĠlever la lumire. Alors Promthe, en proie lĠembarras de savoir quel moyen il trouverait pour sauvegarder lĠhomme, drobe Hphastos et Athna le gnie crateur des arts, en drobant le feu (car, sans le feu, il nĠy aurait moyen pour personne dĠacqurir ce gnie ou de lĠutiliser); et cĠest en procdant ainsi quĠil fait lĠhomme son cadeau. Voil donc comment lĠhomme acquit lĠintelligence qui sĠapplique aux besoins de la vie. Mais lĠart dĠadministrer les Cits, il ne le possda pas! Cet art en effet tait chez Zeus. Mais il nĠtait plus possible alors Promthe de pntrer dans lĠAcropole qui tait lĠhabitation de Zeus, sans parler des redoutables gardes du corps que possdait Zeus. En revanche, il pntre subrepticement dans lĠatelier qui tait commun Athna et Hphastos et o tous deux pratiquaient leur art et, aprs avoir drob lĠart de se servir du feu, qui est celui dĠHphastos, et le reste des arts, ce qui est le domaine dĠAthna, il en fait prsent lĠhomme. Et cĠest de l que rsultent, pour lĠespce humaine, les commodits de la vie mais, ultrieurement, pour Promthe, une poursuite, comme on dit, du chef de vol, lĠinstigation dĠpimthe! Or, puisque lĠhomme a eu sa part du lot divin, il fut, en premier lieu, le seul des animaux croire des dieux ; il se mettait lever des autels et des images de dieux. Ensuite, il eut vite fait dĠarticuler artistement les sons de la voix et les parties du discours, Les habitations, les vtements, les chaussures, les couvertures, les aliments tirs de la terre, furent, aprs cela, ses inventions. Une fois donc quĠils eurent t quips de la sorte, les hommes, au dbut, vivaient disperss : il nĠy avait pas de cits ; ils taient en consquence dtruits par les btes sauvages, du fait que, de toute manire, ils taient plus faibles quĠelles; et, si le travail de leurs arts leur tait dĠun secours suffisant pour assurer leur entretien, il ne leur donnait pas le moyen de faire la guerre aux animaux; car ils ne possdaient pas encore lĠart politique, dont lĠart de la guerre est une partie. Aussi cherchaient-ils se grouper, et, en fondant des cits, assurer leur salut. Mais, quand ils se furent groups, ils commettaient des injustices les uns lĠgard des autres, prcisment faute de possder lĠart dĠadministrer les cits ; si bien que, se rpandant nouveau de tous cts, ils taient anantis. CĠest alors que Zeus, craignant pour la disparition totale de notre espce, envoie Herms porter aux hommes le sentiment de lĠhonneur et celui du droit, afin que ces sentiments fussent la parure des cits et le lien par lequel sĠunissent les amitis. Sur ce, Herms demande Zeus de quelle manire enfin il donnera aux hommes ce sentiment du droit et de lĠhonneur: ÇFaut-il que, cela aussi, jĠen fasse entre eux la distribution de la mme faon quĠont t distribues les disciplines spciales? Or, voici comment la distribution sĠen est faite : un seul individu, qui est un spcialiste de la mdecine, cĠest assez pour un grand nombre dĠindividus trangers cette spcialit; de mme pour les autres professions. Eh bien! le sentiment du droit et celui de lĠhonneur, faut-il que je les tablisse de cette faon dans lĠhumanit? ou faut-il que je les distribue indistinctement tous? ÇË tous indistinctement, rpondit Zeus, et quĠils soient tous au nombre de ceux qui participent ces sentiments! Il nĠy aurait pas en effet de cits, si un petit nombre dĠhommes, comme cĠest par ailleurs le cas avec les disciplines spciales, participait a ces sentiments. De plus, institue mme, en mon nom, une loi aux termes de laquelle il faut mettre mort, comme sĠil constituait pour le corps social une maladie, celui qui nĠest pas capable de participer au sentiment de lĠhonneur et celui du droit.È" target="_blank">http://www.jbphi.com] |